Octobre Rose - Entretien avec le Dr Dominique Fournier, radiologue FMH et président de 3R

« Entre 40 et 50 ans, le dépistage optimal du cancer du sein associe mammographie et échographie. »

Fondateur de 3R – Réseau Radiologique Romand, le Docteur Dominique Fournier est l’un des pionniers de la sénologie en Suisse romande, discipline médicale centrée sur la prévention et le traitement des pathologies mammaires. Son expertise et sa large pratique dans ce domaine ont conduit 3R à soutenir l’association L’aiMant Rose, qui milite pour un dépistage plus précoce – avant 50 ans – du cancer du sein. Eclairage sur ce thème en ce mois d’ « Octobre Rose », symboliquement dédié à la lutte contre le cancer du sein.

Au regard de votre pratique, en quoi le dépistage précoce avant 50 ans est-il essentiel ?

Le cancer du sein touche 1 femme sur 8 et reste la principale cause de mortalité chez les femmes de 40 à 50 ans en Suisse. Son dépistage n’est pourtant pas officiellement recommandé pour cette tranche de population, à l’exception des femmes ayant un antécédent familial de premier degré (mère, sœur, fille). Or un cancer du sein ne débute pas à l’âge de 50 ans. Il faut compter entre 12 et 15 ans pour qu’il atteigne une taille suffisante pour être découvert par la palpation. Avec les technologies actuelles, et notamment l’échographie, il est possible de le déceler à un stade précoce chez les femmes de moins de 50 ans, bien avant qu’il puisse être détecté par la palpation chez le médecin ou par la femme elle-même. Ces cancers du sein « précoces », qui représentent 40% des cancers de la femme jeune et 20% de tous les cancers du sein, sont souvent plus agressifs en raison du niveau hormonal plus élevé de ces femmes encore réglées.

Avec sa jeunesse et beaucoup de dynamisme, l’association L’aiMant Rose se fait l’ambassadrice de cette cause et sensibilise les femmes de moins de 50 ans – généralement actives et pleines de vie – aux enjeux d’un dépistage précoce. Nous sommes très heureux de la soutenir dans ses actions de prévention.

Quels sont les principaux avantages d’un dépistage précoce ?

Les avantages sont nombreux et importants. Sur le plan médical, un diagnostic posé suffisamment tôt impliquera des traitements moins lourds et de meilleures chances de survie chez la plupart des patientes. Si le cancer est de petite taille, de moins de 1 cm par exemple, on enlèvera seulement la zone concernée (tumorectomie) avec un traitement complémentaire de radiothérapie et/ou chimiothérapie plus limité. Dans ce cas, la cicatrice mammaire sera pratiquement invisible, réduisant sensiblement l’impact psychologique et émotionnel sur la patiente, par rapport à un cancer avancé nécessitant des traitements lourds comme l’ablation de tout le sein (mastectomie). De même, l’impact sur le conjoint et la famille sera atténué par la découverte d’un cancer de petite taille, à très bon pronostic, qui ne va pas affecter la survie de la patiente.

Enfin, il ne faut pas négliger l’avantage sociétal et économique, bien réel même si plus difficile à mesurer : un cancer pris en charge précocement et soigné avec un traitement plus léger coûtera moins cher aux patientes, aux assurances et aussi à la société, qui verra rapidement ces femmes reprendre le cours normal de leur vie personnelle et professionnelle.

Quel type de dépistage préconisez-vous ?

Aujourd’hui, la mammographie reste l’examen de base pour toutes les femmes, à l’exception de celles de moins de 35 ans, pour qui l’échographie est privilégiée. Ces femmes jeunes ont des seins souvent très denses, riches en tissu fibroglandulaire et fluctuant au gré des variations hormonales, dans lesquels nous pourrions – sans une échographie – manquer 30 à 50% des lésions cancéreuses, en particulier les plus petites au pronostic des plus favorables.

Entre 40 et 50 ans, on opte systématiquement pour une double approche : la mammographie associée à l’échographie annuellement. Ce mode de dépistage est optimal pour la population de femmes n’ayant pas d’antécédent familial direct ou ne présentant pas de symptômes cliniques. Pour les femmes à haut risque, une IRM est recommandée.

En quoi une échographie est-elle plus adaptée à un sein plus dense ?

Je prendrais l’image d’un ciel pour expliquer cela. Les seins peu denses ou graisseux sont transparents à la mammographie, tel un ciel bleu dans lequel on voit passer les avions. Plus la densité du sein est élevée et plus le ciel est chargé en nuages. Dans ce cas, seul le recours à un radar permettra de voir les avions qui le traversent. L’échographie suit le même principe que le radar : les ondes envoyées vont se réfléchir sur les différents tissus comme les ondes des radars sur les avions dans le ciel. De plus, à l’image, l’échographie offre une meilleure discrimination entre le sein normal et la tumeur, augmentant la fiabilité du diagnostic par rapport à la mammographie.

Que répondez-vous aux détracteurs du dépistage précoce qui mettent en avant les dangers liés à l’irradiation et au surdiagnostic, avec tout le stress qui en découle ? 

Ces craintes étaient probablement fondées il y a 10 ou 20 ans, mais les progrès scientifiques et technologiques ont radicalement changé la donne.

Concernant la mammographie, le niveau d’irradiation auquel une patiente est aujourd’hui soumise pour cet examen est environ cinq fois plus faible qu’il y a dix ans et équivaut à celui auquel elle s’exposerait si elle séjournait une semaine à Thyon 2000 (nos montagnes nous irradient !). Le risque est donc limité.

Il en va de même avec les craintes liées au surdiagnostic, soit la découverte d’une anomalie qui s’avère bénigne après investigation complémentaire par échographie et ponction. Actuellement, lorsque l’on observe une anomalie, on ne réalise plus de biopsies chirurgicales d’emblée comme il y a 20 ou 30 ans. Aujourd’hui, la patiente bénéficie d’une échographie, voire parfois d’une micro-biopsie, soit une ponction à l’aiguille sous anesthésie locale. Cette approche annule le surdiagnostic et réduit considérablement le stress pour la patiente, le tout à un coût nettement inférieur à celui d’une biopsie chirurgicale « à l’ancienne ».

La clé pour réduire les effets secondaires du dépistage par mammographie ou par échographie pour les femmes jeunes – en particulier le stress psychologique – touche à un domaine qui m’est cher : celui de la relation entre le médecin radiologue et sa patiente. En tant que professionnels de la santé, nous devons instaurer un dialogue de qualité et de confiance avec ces femmes et les intégrer pleinement dans la prise de décision concernant le type de dépistage le plus adapté à leur âge et surtout à la densité de leurs seins.

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